Processus politique, processus révolutionnaire : un point de méthode

Les mots, les concepts, les notions qu’on utilise dans les analyses de sciences sociales ne sont pas à prendre à la légère. Dans mes différents terrains depuis le début de la Révolution, nombre de mes interviewés formulent une distinction, particulièrement évidente à leurs yeux, entre la trajectoire politique ou le jeu politique (al-massar al-siyassi, al-lu’ba al-siyassiya) et la trajectoire révolutionnaire (al-massar al-thawri). Ce sont là, pour eux, deux choses qui ne relèvent pas du même ordre. Ces interviewés sont des militants révolutionnaires, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas des intellectuels professionnels (journalistes, écrivains, chercheurs). Ce sont des acteurs de terrain engagés dans des luttes très différentes (au niveau artistique, pour les droits des médecins ou dans des mouvements politiques par le bas).

Le processus politique renvoie dans leurs mots à la pratique conventionnelle de la politique, autrement dit, aux enjeux et luttes de positionnement du champ politique au sens strict (les élections, les institutions de l’Etat, le conventionnel en somme).

Les chercheurs pourront refuser cette catégorisation indigène par peur de reprendre  à leur compte les analyses des enquêtés. Ils n’ont pas tort. Néanmoins, ils gagneraient peut-être à y réfléchir. La “révolution” est elle le paroxysme de la politique ? Est-ce le prolongement “naturel” de la révolte ? Selon l’orientation politique de l’énonciateur, on pourra voir des lectures excessivement politique, économique ou sociale des situations révolutionnaires.

Ma remarque de méthode est la suivante, et, évidemment, je ne connais pas la “réponse”. Il se trouve simplement que le questionnement me hante.

Si l’on prend n’importe quelle analyse de la révolution égyptienne ou de tout ce qui se passe depuis, plusieurs mots-clés apparaîtront : Frères musulmans, manifestations, sit-in, El-Baradei, Socialistes révolutionnaires, etc. Ces mots-clés sont exactement les mêmes que ceux que l’on aurait pu trouver dans une analyse de la politique égyptienne en 2010. Ou 2008, si l’on exclut El-Baradei. Etc.

L’étonnant le 25 janvier 2011 n’était pas de voir un Hossam El-Hamalawy ou un Ibrahim Issa dans une manifestation. Mais c’était de voir tous les autres inconnus, participant parfois (souvent) pour la première fois. Or, si l’on essaie de comprendre et d’expliquer ce qui est advenu durant ces jours-ci à travers l’analyse des mêmes acteurs, mêmes dynamiques, mêmes logiques qui menaient des acteurs politiques à mener des actions politiques, qu’apprend-on de nouveau ?

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