Journal de terrain – I

Le jeune homme a tous les attributs du “jeune” égyptien “lambda”. Il m’accueille avec un sourire et me donne un coup de main avec mes bagages volumineux. Sachant qu’on est vendredi, je demande, un peu inquiet:

“Tout s’est bien passé aujourd’hui, pas eu de problèmes ?”

Il répond enthousiaste : “Tout va bien ! Les traitres sont restés chez eux”. Je sais donc à quoi je dois m’attendre pendant les 3h de trajet qui séparent l’aéroport du Caire d’Alexandrie. Par la suite, la conversation dévie, sans que je l’oriente, sur Sissi “ce grand monsieur”. Tout va bien, apparemment. Les rues sont devenues sûres. La police fait son travail.

Il dit avoir participé au 25 janvier et pourquoi est-ce que je devrais ne pas le croire ? Il ira voter Oui pour Sissi. Je tente de rectifier “pour la constitution?”. “Oui, oui, pour la constitution de Sissi. J’espère qu’il va se présenter. Nous sommes comme ça en Egypte, on a besoin d’être gouvernés par un Homme, un vrai”.

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L’ouvrier et jeune père me parlait alors que son fils de 4 ans courait dans tous les sens. J’ai déjà parlé de lui, dans un billet juste après le massacre de Rabaa. Je lui demande ce que pense son frère de la situation, aujourd’hui. Il me répond “Je sais pas s’il est pour les Frères, mais il trouve que la manière dont le sit-in de Rabaa a été rompu était criminelle, mais bon…”

“Mais bon quoi ? Tu trouves que ça n’était pas criminel?”

“Ecoute moi, si tu dis à quelqu’un d’arrêter de faire des bêtises non-stop et qu’il ne veut pas t’écouter…”

“Tu le tues ?”

“Tu lui donnes une leçon qu’il n’oubliera jamais. Les Frères sont mauvais, il faut que tu le comprennes”.

Je souris et lui rappelle quand j’avais passé toute une nuit à discuter avec lui des Frères la veille des élections législatives de décembre 2011. Il allait voter pour eux et ne voulait pas écouter mes arguments critiques.

“Bien sûr j’ai voté pour eux, j’ai essayé. Je n’ai pas le droit de changer d’avis ?”.

Pas mieux.

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Dans les différentes discussions avec les chauffeurs de taxi, les mots d’ordre nationalistes d’antan sont très présents. De même lors d’un entretien avec un militant alexandrin. Je repense à ce que m’a dit mon ami le jeune chercheur Aly El-Raggal : il existe un amas géant de résidus étatistes et nationalistes dans les représentations collectives. C’est toute une recherche qu’il faudrait mener sur l’émergence et la persistance de modes de subjectivation très particuliers, hérités du nassérisme, transmis par les parents, l’école, les discours officiels. Certes, personne n’y croit comme réalité. Mais l’hypothèse est sans doute qu’on y croit tous un peu comme un idéal difficile à atteindre, mais que si l’éventualité de l’atteindre apparaissait, alors nous la soutenons. Certes, sans une sociologie de la réception ou de la traduction (au sens latourien) de ces discours véhiculés pendant des décennies, on aurait du mal à comprendre l’impact de ces résidus discursifs dans nos mentalités, dans nos dispositions durables, mais l’hypothèse semble tout à fait probable, d’autant plus quand on voit sa stabilité à travers des classes sociales antagonistes et des ancrages géographiques très divers.

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Comme en août dernier, la déprime est toujours là dans les milieux militants. L’un d’eux m’avoue ce que beaucoup d’autres pensent : nous avons tous rêvés de l’utopie des 18 jours, et sans doute que si l’on continue aujourd’hui, c’est maintenant à l’inverse, en rêvant de retrouver cette utopie, qui sans doute ne reviendra jamais. Je pense directement à la distinction camusienne entre la révolte et la révolution. La révolte permanente contre la révolution.

Avec l’attaque frontale des institutions de l’Etat sur les milieux militants, il est d’ailleurs assez difficile d’être optimiste, même si chez certains, demeure une croyance inexorable, soit dans la bonté innée de l’humanité soit dans la conscience inébranlable du mouvement ouvrier, ça dépend du point de vue.

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Un jeune chercheur égyptien écrivait il y a quelques jours qu’un régime qui mobilise plus de 150000 militaires (officiers et soldats) pour sécuriser un scrutin, qui annonce que tout débordement sera traité avec la plus grande sévérité, qu’on tirera directement (pour tuer et non pas pour blesser) sur les fauteurs de troubles, qui arrête et incarcère directement tout individu, groupe ou mouvement qui essaie de soutenir le choix du Non pour le referendum, est un régime très étonnant. En effet, avoir la volonté de mettre en place autant de violence, de contrainte et de risque de trouble pour faire passer un document garant des libertés et de la “démocratie” est en quelque sorte ontologiquement contradictoire.

Mais après tout, l’Egypte nous a habitué à cela.

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