Journal de terrain – II – Le peuple veut… quoi déjà ?

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Si la légitimité (« religieuse », « électorale » ou « démocratique ») était le mot-clé, le leitmotiv des Frères musulmans au pouvoir, le « peuple » est sans aucun doute celui de la période actuelle. Évidemment, la rhétorique du peuple n’est en rien nouvelle, surtout en temps de révolution. Il y a trois ans (déjà !), c’était bel et bien le « peuple » qui voulait la chute du régime, ou du moins, c’est ce que scandaient les centaines de milliers de manifestant-e-s égyptien-ne-s. Mais, il semblerait que cette rhétorique se soit aujourd’hui quelque peu durcie, dans un délire on ne peut plus schmittien : le peuple se construit en construisant un ennemi tantôt terroriste, islamiste, tantôt gauchiste athée ou libéral vendu. Wikipedia nous dit : « La démocratie ne saurait être libérale ou liée d’une façon quelconque aux intérêts individuels. Elle devrait être, tout au contraire, antilibérale, reposer sur des prises de décision par plébiscite d’un peuple souverain, entraîné par l’enthousiasme et la force de la nation sûre d’elle-même ».

La Nation sûre d’elle-même, le Peuple… Le Peuple est partout ; c’est le cas de le dire (surtout en Egypte). Il est dans tous les discours, il est Un, il est intelligent, pieux, « centriste » (wassati), conservateur, éveillé, patriote, et bien plus encore. Du moins, quand « il » va dans le sens du locuteur. Celui-ci pourra tout à fait, à l’issue d’un scrutin défavorable, considérer le peuple inculte, inapte à choisir, ayant besoin d’un chef, d’ordre, d’un meneur, d’une morale renouvelée, d’une main de fer. Parfois même, les deux discours seront tenus lors d’une même discussion par une même personne.

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Sameh Samir, un des plus brillants satiristes égyptiens (actif sur Facebook), a publié sur son Mur la blague suivante : « Les Frères musulmans nous ont laissé tomber à Mohamed Mahmoud ; le peuple nous a laissé tomber dans toutes les autres rues ». La blague mérite d’être explicitée : pour beaucoup de révolutionnaires, les Frères musulmans ont commis une faute impardonnable en ne soutenant pas les affrontements avec la police qui s’étaient déroulés en novembre 2011 dans la rue Mohamed Mahmoud. Pendant les mois suivants, il était habituel d’entendre les révolutionnaires accuser les Frères de les avoir laissé tomber (littéralement, tomber sur le sol, victimes des balles de la police) dans la rue du centre ville. Samir ramène donc ici la même tournure de phrase pour décrire un sentiment qui prévaut depuis quelques semaines, mais surtout avec le referendum qui vient de se dérouler. Le Peuple n’a pas été au rendez-vous, il n’a pas agi comme on s’y attendait. A moins de tomber dans un délire conspirationniste peu crédible, le « peuple », exprimant réellement son point de vue, semble résolument contre-révolutionnaire…

Les militant-e-s semblent avoir du mal à gérer ce problème, et plus on va vers la gauche du spectre politique, plus ce problème semble difficile à résoudre, pour des raisons idéologiques évidentes. Si on a toujours pensé, sans trop le croire, que le peuple était la solution, si nous avons été convaincu un vendredi de janvier 2011 que le peuple l’était vraiment, que peut-on se dire aujourd’hui ? Car il serait idiot, tout bonnement idiot, de croire que le Peuple (tout entier, une bonne partie, la majorité, ce qu’on veut), n’est pas allé voter de plein gré pour la Constitution, et plus ostensiblement, pour Sissi.

Car oui, qui de nous n’a pas un parent proche ou lointain – qui n’a rien d’un client de l’ancien régime – qui ne soit aller donner jovialement son assentiment au projet constitutionnel (d’ailleurs beaucoup de nous avaient aussi des proches pour les Frères musulmans, n’est-ce pas ?). Qui plus est, un certain nombre de militants, que je n’oserai jamais qualifier d’antidémocrates, pas un instant même, ont clairement soutenu le « oui ». Le peuple a donc dit oui (comme dans tous les scrutins de l’histoire contemporaine d’Egypte, d’ailleurs).

Mais que va-t-on faire de ce peuple qui a le mauvais goût de nous déplaire ?

A chaque consultation populaire qui s’est déroulée depuis le 25 janvier 2011, ce problème s’est posé. Un espoir s’est diffusé dans les milieux révolutionnaires quelques heures avant les résultats ; le peuple allait « bien » choisir. Et pourtant, c’était bien souvent la déception. Comme le disait un militant hier, « mon cher peuple, le peuple a dit oui et nous devons respecter sa décision… c’est juste à 100%… mais c’est pour cela qu’il a raison ; c’est ce même peuple qui a élu les Frères musulmans, qui a dit oui à la constitution des Frères… », le commentaire s’allonge et cite tous les faux pas du peuple. Remarquons qu’il est bien étonnant ce peuple, dont on fait partie, mais qui nous est toujours extérieur. Cela me fait penser à « l’individu lambda qu’on rencontre très peu dans la vraie vie ».

Si le problème intervient dans les consultations populaires, peut être que c’est la formule qui pose en elle-même problème. Dans une structure d’État moderne au discours nationaliste nauséabond, est-il tout bonnement possible de militer pour la différence ? Rappelons, avec Schmitt, que la politique c’est l’inimitié et que l’inimitié nait de la différence. Dans cette vision, de la nation forte et sûre d’elle-même, pas de salut donc.

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« Seul l’État moderne – à la fois dans sa forme coloniale et dans sa forme indépendante – a eu les ressources pour mettre en œuvre un projet de domination dont son ancêtre précolonial ne pouvait que rêver : en l’occurrence, mettre au pas des espaces de populations échappant encore à son influence. Ce projet (…) a été poursuivi, certes maladroitement et malgré des contretemps, avec constance au moins tout au long du siècle passé. Les gouvernements, qu’ils soient coloniaux ou indépendants, communistes ou néolibéraux, populistes ou autoritaires, y ont pleinement souscrit. La poursuite tête baissée de cet objectif par des régimes n’ayant sinon rien en commun les uns avec les autres suggère que de tels projets de normalisation administrative, économique et culturelle sont intrinsèquement liés à l’architecture de l’État moderne lui-même » James Scott, Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, 2013, p. 24-25.

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