Le voile d’ignorance de l’expérience ethnographique

Bronislaw Malinowski

Voilà, simplement, le problème que je me pose. Est-ce que j’accepterais d’être « éthnographié » ? Si quelqu’un qui m’était inconnu, un-e universitaire étranger-e, un-e étudiant-e, entrait en contact avec moi et m’annonçait qu’il ou elle souhaitait mener un entretien avec moi. Il pourrait y avoir beaucoup de raisons ; travailler sur comment on devient thésard ? Sur le rapport au politique des chercheurs en science politique (beau sujet, d’ailleurs) ? Questionner l’identité des cosmopolites ? Etc. Je le vois d’ici, jeune étudiant appliqué, carnet de terrain en main, bien formé aux techniques de l’enquête. Je ne le connais pas. Peut être qu’il est américain mais qu’il a fait l’effort d’apprendre le français ou l’arabe. Il me pose des questions sur mon enfance, sur ma scolarité, mon rapport à mes parents, mes premières expériences politiques, etc. Après l’entretien, il me demande s’il pourra venir voir comment ça se passe le « travail », peut être assister à l’un de mes cours pour voir comme j’instille des valeurs politiques dans mon discours « savant ». Il voudra passer du temps hors travail avec moi, aller boire un coup, rire un peu, faire des confidences. Je serai peut être son allié sur le « terrain ». On deviendra plus ou moins amis. Puis son travail fini, il repart dans son université américaine pour rédiger et passer à autre chose.

Si la situation se présente, est-ce que j’accepterais ? Elle ne se présentera sans doute pas, je ne suis pas si digne d’intérêt. Un premier argument classique que nos enquêté-e-s nous ressortent souvent. « Vous savez, vous feriez mieux de parler à X ou Y, moi je ne sais pas trop ». Si cet étudiant, cette chercheuse, venaient me convaincre de l’importance de ce sujet, est-ce que j’accepterais ? A première réflexion, à mon propre étonnement, il m’a semblé assez évident que je refuserais. Pourquoi ? Je ne savais pas, pour l’instant c’était un impensé. Puis je me suis demandé si mon entourage d’ethnographes patentés le ferait. Je n’étais pas totalement sûr. Pourquoi ?

Pourtant, nous sommes tous bien réflexifs par rapport à notre « rapport au terrain ». Les manuels le rappellent, les profs le professent, etc. Et dans cet aspect, la place des problèmes éthiques de l’ethnographie est tout à fait centrale. L’anonymat, le retour aux enquêté-e-s, parmi d’autres problèmes, sont au cœur, non seulement de questionnements éthiques et déontologiques, mais aussi de dilemmes pratiques dans la quotidienneté de la profession académique. Sauf que, après réflexion, ces problèmes se situent dans notre « champ », bien délimité, où les enquêté-e-s demeurent objets et non pas sujets. Ils ne sont pas sujets car ils sont ontologiquement différents de « nous » ; ontologiquement car, dans le fond, nous ne pouvons pas être « eux », nous ne sommes pas des enquêté-e-s, nous refuserons de l’être.

Je me triture le cerveau et je rouspète. Car ça me déplait, puis je repense à cette histoire de voile d’ignorance. Je la connais de chez Rawls, mais Wikipedia me dit que ça vient d’ailleurs. Pourquoi je crois penser que je refuserais de subir ce que je fais subir à autrui, d’autant plus quand j’en vis, que mes moyens de subsistance sont directement tirés de cette pratique ? J’imagine toute une série de réponse. J’imagine que je serai, avant tout, un enquêté difficile, qui essaie d’orienter tout le temps l’observation ; un interviewé insupportable qui disqualifie les questions ; etc. Je serai cet enquêté sur qui je déteste enquêté. Que je jugerai la problématique mal ficelée, l’objet mal pensé, la démarche incertaine, l’ancrage théorique risible, etc. Allez, va un peu plus loin. Fausse humilité, je dis plus haut que je me trouverais comme un objet indigne (dans le sens de pas suffisamment intéressant) pour la science sociale. Ou plutôt le contraire ? Connaissant la démarche, l’objectivation qui la sous-tend, je me considérerais comme au-dessus. Le seul qui puisse m’objectiver c’est moi même finalement (merci Pierre pour l’auto-analyse, elle est bien bonne celle là). Mais du coup, d’où je tire ce droit à me considérer comme au dessus, mais pourtant mes enquêté-e-s, devraient me supporter ? Parce que je suis « formé », j’ai un savoir-faire, je maitrise des outils, tout ça ? J’ai des doutes sur tout ça.

Tout cela est peut être simplement lié à mon entrée dans la partie « analyse » de mon enquête : relire de vielles notes de terrain, réécouter des entretiens, premières esquisses d’objectivation de trajectoires individuelles, etc. Tout ça dans un beau bureau à quelques minutes du Lac Léman. A écouter des individus me parler de torture, de souvenirs d’enfance, d’expériences courageuses face à la bêtise étatique autoritaire. C’est peut être l’absurdité de tout ça qui me pousse à cogiter. Mais je pense qu’au fond, cette question de voile d’ignorance n’est pas tout à fait idiote. La pratique de l’enquête ethnographique ne peut être éthiquement possible, au fond, que si l’on a comme maxime personnelle que l’on accepterait sans problème de s’y soumettre.

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