En attendant la justice

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Le ventre noué, on entre dans le bâtiment imposant des tribunaux alexandrins. Dans ce désordre kafkaïen, il est encore assez facile de trouver le lieu où devra se dérouler, quelques minutes plus tard, l’audience du procès de Mahienour. C’est la seule salle devant laquelle une vingtaine, qui deviendront une centaine, de personnes attendent, tendus. Finalement, ce ne sera pas quelques minutes plus tard. Parce que le pouvoir souverain, c’est aussi, voire surtout, la compétence de la compétence. Un pouvoir sur le pouvoir. L’audience prévue pour 10h du matin ne débute que vers 11h30-45. Mr le juge n’était pas encore arrivé. Il avait sans doute mieux à faire. Plus de 80 jugements doivent être rendus avant que Mahienour ne passe. Je recroise des ami-e-s que je n’ai pas vu depuis un bon bout de temps. Les « comment ça va » sont polis mais rhétoriques. Au lieu de répondre, on se contente de froncer les sourcils et de soupirer.

Nous attendons. Le pouvoir, lui, a toujours le temps.

Tous ces yeux, qui étincelaient il y a quelques années, sont ternes, moroses, obscurs. La gueule de bois révolutionnaire. On attend, encore un peu. Quelques prisonnières montent, mais Mahie n’est pas là. Elle est venue seule, dans une escorte particulière. Elle est dangereuse, vous savez ? N’est-elle pas accusée d’avoir attaqué les forces de l’ordre ?

Les révolutionnaires sont partout dans le 3ème étage. Ils trainent péniblement. Ils fument quasiment tous. « Peut-être qu’on devrait se cacher ? en plein Ramadan, ça n’aide pas notre cause, non ? ». « Oui, bon, celle qui nous disait toujours ça, elle est dans une cage là-bas », dit-il en riant tristement et en montrant la salle d’audience. Celle-ci est bondée de monde, en face, la place des juges (apparemment, un ancien officier de la Sûreté de l’État préside la séance, comme si Mahie était jugée par un officier de la Stasi devenu magistrat après la chute du Mur), à gauche, une horrible cage.

On discute de tout et de rien dehors, on essaie de faire passer le temps. Qui ne veut pas passer. Tout le monde est pendu à l’espoir de juste la voir passer, pour reprendre un peu d’espoir. Finalement, le moment fatidique arrive, tout le public est expulsé de la salle d’audience. Sa Majesté le Juge a décidé que seuls la presse et pourquoi pas la famille et les avocats (merci !!) auront le droit de rester. La porte se ferme et on attend.

Cela va ensuite très vite : l’appel est accepté et la peine est commuée en 6 mois de prison au lieu de deux ans. Mahie ne passe que quelques secondes dans la cage, personne n’a le temps de la saluer ou de lui parler. De son côté, apparemment, elle fait des grands sourires, et tire la langue aux ami-e-s qu’elle aperçoit avant de repartir avec un flic à l’air idiot.

Sur la corniche, nous sommes une cinquantaine, un peu hagards. Nous ne savons pas si nous devons nous réjouir qu’elle passera moins de temps en prison. Mais c’est bien là l’horreur, nous sommes réduits à nous réjouir d’une peine moindre. 4 mois à passer dans une prison. 4 mois ! Triste consolation.

Demain, Mahienour doit comparaitre dans le cadre d’un autre procès où on l’accuse, avec d’autres, d’avoir attaqué un commissariat de police. L’histoire drôle est que les accusés avaient été arrêtés, à l’époque, par des militants Frères musulmans, qui les avaient par la suite délivré à la police. Ironie.

On pense à toi Mahie même si on n’a pas réussi à te voir ou à te dire bonjour aujourd’hui.

Et vive la résistance palestinienne.

Se mobiliser pour la Palestine, un engagement “fondateur”

Courtesy of Rania Ibrahim

Courtesy of Rania Ibrahim

En arrivant sur la place Tahrir, le 30 janvier 2011, mon attention fut immédiatement attirée par la présence de plusieurs symboles pro-palestiniens : drapeaux, slogans, pancartes, chants. Ce constat semblait aller à l’encontre d’un discours (de sens) commun qui était en cours d’institutionnalisation sur la place et dans les médias : les revendications étaient authentiquement « nationales », contrairement à « avant ». Le nouvel ordre politique souhaité devait faire table rase du passé. La Palestine n’était plus au centre. On pourra sans doute voir la déformation professionnelle d’un doctorant travaillant sur la question palestinienne en Égypte dans cet attrait du regard. Certes, j’ai vu ces symboles, aussi, parce que je cherchais à les voir…

Dans les semaines qui suivirent la chute de Moubarak, ce constat semblait de plus en plus partagé. Ainsi, un André Glucksmann pouvait nous informer que la question israélo-palestinienne n’était plus centrale ; que les Egyptiens se soulevaient désormais pour la « démocratie », qu’une nouvelle ère commençait. Ce qu’il fallait souvent comprendre de ces lectures, c’est que l’intérêt pour la question palestinienne avait souvent été en quelque sorte soit un vulgaire substitut aux « vrais revendications » soit l’apanage de barbus fous de Dieu qui auraient été éclipsés par la belle jeunesse branchée occidentalisée « férue de nouvelles technologies », etc.

Le discours était assez proche dans des sphères sociales très différentes de celle de Glucksmann. Ainsi, de nombreux militants et intellectuels arabes portaient un constat similaire. La Révolution du 25 janvier, contrairement aux vagues de mobilisations antérieures, avait été portée par de véritables revendications intérieures : la justice sociale, la démocratie, la liberté. Elle a été construite face à la figure du despote. On voit déjà là, le jugement hautement négatif du soutien à la cause palestinienne face aux bonnes revendications comme le changement démocratique. Le vocabulaire de la « maturité » et de la « rationalité » des revendications n’était jamais très loin.

On s’étonna donc quand, quelques mois plus tard, des milliers de personnes se mobilisèrent en souvenir de la Nakba, et quand, encore quelques mois plus tard, d’énormes mobilisations prirent pour cible l’ambassade israélienne à Gizeh. Pour beaucoup, c’était là soit des épiphénomènes à la marge de la « Révolution », soit le fait de franges islamistes radicales. Et pourtant, au fur et à mesure des mois, et des changements de régime successifs, le sentiment pro-palestinien demeurait très présent.

Or, ces constats a-sociologiques ne permettent évidemment pas de comprendre le rôle joué par la question palestinienne dans la « composition du politique » dans la région, pour reprendre une expression de Ghassan Salamé.

Soulignons d’emblée deux écueils, parmi d’autres, dans le traitement de cette question. D’une part, on trouvera souvent une lecture un peu trop axée sur les revendications que sur les acteurs qui les portent. Ainsi, des discours désincarnés se succèdent : pour la Palestine, contre l’invasion américaine en Irak, pour le Hezbollah, pour Gaza, mais aussi pour la hausse des salaires, pour la démocratisation, etc. Le problème principal de cette lecture est de ne pas voir comment les discours sont mis en forme, sont cadrés, par des acteurs transitant par différentes causes, par différents groupes et dans différentes sphères sociales. Les « réseaux dormants » pro-palestiniens sont ainsi (et j’ose dire, seront toujours) prêts à se re-mobiliser pour amener soutien à Gaza et à la Palestine en général, et l’arrivée de nouveaux mots d’ordre (anti Frères, anti militaire, etc.) ne signifiera aucunement l’obsolescence des causes antérieures. D’autre part, et c’est là un classique auquel les médias nous ont habitué dans le traitement de chaque tuerie perpétrée par un « islamiste radical », si, par hypothèse, tous les islamistes radicaux ont été socialisé à la politique par la question palestinienne, cela ne signifie pas que tous les socialisés à la politique par la question palestinienne deviennent des islamistes radicaux… Classique des inférences statistiques erronées mais qu’il convient encore – malheureusement – de rappeler. Et c’est aussi erroné, du coup, de limiter le poids de la question palestinienne aux seuls acteurs islamistes. De nombreux travaux ont bien montré – citons par exemple ceux de Nicolas Dot Pouillard – le rôle central de la question palestinienne dans l’imaginaire de la gauche arabe (et évidemment pour la gauche radicale en France, par exemple). Mais ce point de la socialisation politique par la question palestinienne est tout à fait central.

Dans les quelques dernières années où je me suis intéressé à l’engagement politique en Egypte, je peux affirmer que la quasi-totalité des personnes que j’ai rencontré considèrent que c’est à travers la question palestinienne qu’ils se sont intéressés à la politique. Je fais d’ailleurs moi-même partie de ces personnes. A l’image de ce que Mounia Bennani-Chraïbi a pu montrer sur le Maroc, ou Pascal Ménoret sur l’Arabie Saoudite, la « cause palestinienne » a contribué à intérioriser chez de nombreux jeunes des visions et divisions du monde social, du juste et de l’injuste, du bon et du méchant, de l’ami et de l’ennemi. Ces cadres principaux ont souvent été structurants de la vision de la politique plus générale véhiculée dans les milieux de gauche comme islamiste, et je dirais même, voire surtout, dans l’appréhension profane de la politique. Dire « même les juifs ne feraient pas ça » pour parler de la police égyptienne ou du régime de Moubarak, ou encore dire « on se croit à Gaza » pendant le infilat amni des 18 jours sont autant d’indices de ces rapports profanes à la politique fortement marqués par les cadres du conflit avec Israël.

La « cause palestinienne » représente ainsi ce que j’appellerais un « engagement fondateur », un engagement-socle, sur lequel d’autres engagements se sont construits, dans des directions politiques souvent fortement diverses. C’est aussi ce qui a souvent permis des contacts entre gauche, centre et islamistes. De ce fait, rien d’étonnant aujourd’hui de voir tous les réseaux militants égyptiens extrêmement actifs pour récolter des dons, des médicaments, etc. Ou de les voir partir en direction de Gaza pour perpétuer un mode d’action bien stabilisé en Egypte, celui de la Qafila (caravane).

Rien donc qui ne relève de l’épiphénomène ici, du refoulé, du retour en arrière ou de la régression vers les vieilles causes du fait de la fermeture de l’espace politique. Ne pas réussir à comprendre à quel point la cause palestinienne, l’idiome de la résistance, structurent les schèmes de perception et les convictions militants c’est, encore une fois, ne pas comprendre la trame de fond des engagements politiques en Egypte.