Que la conscience de Mahienour trouve enfin la paix

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Mahienour ne sera pas contente quand elle sortira ; nous le savons tous. Mais nous avons un mal fou à respecter ses consignes, ne pas faire d’elle une héroïne. Pourtant, elle l’est déjà, pour beaucoup, surtout à Alexandrie. J’ai voulu écrire un texte (un de plus) pour dire tout le bien que je pensais de Mahienour, ça ferait trop long, et très banal, comme dit dans le texte ci-dessous. Ce matin au réveil, j’ai pu lire le texte de Mahmoud Hassan, militant, romancier, documentariste alexandrin qui m’a touché. Il a accepté que je le traduise, d’une traduction rapide et sans doute un peu trop inexacte, et surtout, sans la beauté du mot arabe qu’il manie si bien.

Je me suis permis, ici et là, de rajouter une note de bas de page pour clarifier des éléments qui pourraient paraitre incompréhensibles. Je remercie Zoé C. Pour sa relecture en vitesse grand V de la traduction et de ses suggestions de reformulation.

L’auteur et moi-même autorisons qui le souhaitent de republier le texte.

Que la conscience de Mahienour trouve enfin la paix

Par Mahmoud M. Hassan

1-

Alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, la petite fille qui avait perdu un œil dans un accident monta à l’arrière de la voiture de son père. La voiture s’arrêta à un feu rouge, juste en face de deux femmes pauvres, qui regardèrent la petite fille. L’une dit à l’autre : « regarde la pauvre petite, elle a un œil blessé » et l’autre lui rétorqua : « elle est blessée mais elle est dans une voiture ; qu’ils me prennent un œil et qu’ils me donnent une voiture… ».

Cette histoire peut paraître anecdotique. Mais elle ne le fut pas pour cette fillette. Cette histoire l’accompagnera, elle nous la racontera, pour que l’on n’oublie jamais… Pour nous rappeler toujours à quel point la pauvreté est dure, au point de pousser le pauvre à vouloir perdre un œil juste pour vivre une vie normale. Toute sa vie, elle vivra avec ce souci constant d’abolir la pauvreté du monde.

Cette fillette est devenue Mahienour El-Massry, l’avocate des droits humains alexandrine, âgée de 28 ans, et dont la condamnation à 2 ans de prison et à 50.000 livres (5000 euros) d’amende a été confirmée hier… Condamnée pour avoir participé à une manifestation demandant que justice soit rendue pour l’assassinat de Khaled Saïd.

Ceux qui connaissent bien Mahienour El-Massry en savent bien plus que ce qu’on dit d’elle. Ils savent que c’est un cas humainement unique, que c’est elle qui enflamme les manifestations avec ses slogans hurlés à tue-tête. Ils savent par exemple que trois ans après les faits, jusqu’à hier encore, elle continuait de visiter les familles des martyrs de la révolution pour leur apporter du réconfort. Ils savent qu’elle payait soit de sa propre poche, soit grâce à l’héritage de son père, les cautions pour libérer les détenus politiques. Ils connaissent cette sensation de remords qui la poursuit tout le temps parce que, selon elle, elle n’en fait pas suffisamment. Ils savent que malgré tous les conseils qu’on lui adressés, malgré tous ceux qui lui ont demandé de ne pas se rendre à son procès, elle a insisté : elle devait s’y rendre pour assister au jugement confirmant sa peine de prison. Et cela, pour la simple raison qu’un jeune homme du nom d’Islam Hassanein a eu la malchance de se faire arrêter par erreur lors de la même manifestation pour laquelle elle a été condamnée, et qu’elle refuse d’être en liberté quand lui croupit dans des geôles pour un incident dont il ne sait rien.

Quand elle a été arrêtée pour la première fois, elle a présenté une requête pour faire appel et a été relaxée, en attente de l’audience d’appel comme il est prévu par la loi. A ce moment, elle riait et disait : « maintenant j’ai l’esprit tranquille… ma conscience est tranquille et je vais assister à ce procès avec une conscience tranquille ».

Mahienour est revenue le jour de son audience d’appel. Elle est rentrée de son plein gré dans la cellule du tribunal. Cinq minutes : c’est le temps qu’il a fallu pour juger et condamner. Deux ans de prison et 50000 livres d’amende. Elle a souri et a dit au revoir aux proches présents à l’audience, puis elle est montée dans la fourgonnette de transport des détenus en direction de la prison de Damanhûr[1] pour y purger sa peine.

2-

Un ami sur Facebook a écrit il y a peu : « Tout ce qu’on pourra dire sur Mahie, ça sera toujours trop banal ». Oui, tout ce qu’on peut dire de ce cas humain unique semble insuffisant. Est-ce que j’écris par exemple que c’est cette fille qui pleure quand quelqu’un lui fait des compliments répétant « non ça n’est pas vrai… vous vous trompez sur moi ! » ? Est-ce que j’écris par exemple pour parler de la fille qui peut pleurer en regardant au cinéma un film comique juste parce que le héros du film frappe un bawwab[2] ? Est-ce que j’écris pour parler de la fille qui pleure encore, malgré les années, en voyant les photos des martyrs ? Est-ce que j’écris, enfin, pour vous parler de la douleur que lui cause l’évocation du nom de Sayed Bilal, le martyr torturé dans les sous-sol de la Sûreté de l’Etat avant la Révolution ? Parce que la famille de Bilal est pauvre, ils ont eu peur de parler aux médias quand le régime de Moubarak a fait pression sur eux, et cette défaite est restée une blessure pour Mahienour jusqu’à aujourd’hui. Oui, les mots semblent toujours banals et rebattus quand on parle de demi-anges. Cela paraît toujours insensé, incroyable… Mais, je vais vous raconter une autre histoire…

Alors que Mahienour El-Massry participait à un sit-in avec la famille de Alaa Abdel Fattah[3], un « honorable citoyen »[4] lui a dit : « Nous on aime l’Egypte avec sa merde et ses poubelles, si l’Egypte vous plaît pas, quittez-là traitres et agents de l’étranger ! ». Mahienour lui avait alors répondu qu’elle aussi aimait l’Egypte, mais pas la même Egypte… La belle Egypte de son imagination. Elle aimait l’Egypte des gens modestes et travailleurs, pas l’Egypte du pouvoir et de ses hommes : « On fait ce qu’on fait pour qu’on puisse tous vivre une vie meilleure », avait-elle conclu.

Il était possible pour Mahienour de quitter l’Egypte. Je sais le nombre d’invitations qui lui sont venues de l’étranger pour qu’elle parte. Mais elle a toujours refusé catégoriquement. Sa seule expérience de voyage à l’étranger lui a appris que le voyage fait mal au cœur (waga’ ‘alb), et comme elle aimait le rappeler : « Même si ici je ne sers à rien, je préfère être là au milieu des gens et de leurs malheurs, plutôt que d’être loin d’eux, sans même pouvoir les voir, et avoir mon cœur déchiré ».

3-

Avant que Mahienour ne parte à son audience, elle a écrit sur sa page :

« J’aurais bien aimé savoir m’évader et me cacher mais en réalité je n’y arrive pas. Je sens qu’il faut que je fasse front, même si ce face-à-face n’est pas vraiment en notre faveur dans l’équilibre des forces, mais c’est avant tout important pour mon bien-être psychologique, qui a commencé à vaciller il y a un moment. Un face-à-face pour que, si l’on mérite d’être puni pour avoir rêvé d’une vie meilleure pour l’humanité, alors que l’on soit puni, et puis voilà. (…)

Si quelqu’un doit faire face à un procès et me demande s’il doit y aller ou pas, je lui conseillerai de ne pas se rendre, et de ne pas hypothéquer son avenir au prix d’un coup de fil du pacha en uniforme vers le pacha juge[5]. Mais malheureusement, personnellement, je ne vais pas être capable de faire ça. Je ne veux pas qu’on me donne un rôle héroïque que je ne mérite pas. On l’a déjà dit : on n’aime pas la prison mais on n‘en a pas peur. Au bout du compte, la liberté est aux mains des peuples, pas des soldats et des geôliers, et les gens sont vraiment pauvres et méritent le meilleur. Peut être que le pouvoir voudra garder la face et décider de ne pas nous emprisonner, et Dieu devra nous aider à ce moment pour ne pas avoir honte de tous les courageux qui n’ont pas suffisamment eu de soutien de notre part, car le nombre des détenus est devenu vraiment exorbitant. Dans tous les cas, que Dieu nous fasse sortir de cette épreuve la tête haute et liberté à tous les opprimés dans les geôles du pouvoir ! »

4-

Avant la Révolution, Mahienour répétait toujours : « Moi je ne rêve de rien d’autre dans ma vie que de voir les gens se révolter contre l’injustice ». Les gens se sont révoltés, oui, mais l’injustice est restée là. Elle s’est même étendue et a pris ses aises, sur les airs de « tislam el ayadi »[6]. Et Mahienour, comme nous tous, a regardé le rêve être vaincu, mais elle, elle n’a pas été vaincue comme la majorité d’entre nous. Elle était toujours à nous répéter que les gens retrouveront leur chemin et corrigeront les erreurs. « N’en voulez pas aux gens, si la situation s’améliore, c’est ce que nous voulions, si elle ne s’améliore pas, la force des gens le fera. Moi je crois aux gens et à leur force », disait-elle.

Mahienour passera sa première nuit dans la prison de Damanhûr, entourée par les prières de beaucoup d’entre nous  : les modestes ouvriers aux côtés de qui elle a milité contre le capitalisme dépravé qui leur volait leur dû ; les médecins dont elle a soutenu la grève ; les vendeurs ambulants qu’elle a aidés pour fonder un syndicat ; ceux qui étaient détenus injustement qui elle est venue en aide de toutes ses forces; les familles des martyrs qu’elle a soutenues ; et tous ceux qui ont rêvé d’un pays meilleur et qui l’ont toujours vu mener les manifestations alexandrines, scandant les slogans de la justice et la liberté.

Soutenez cette fille avec tout ce que vous avez de forces. Elle ne mérite pas les geôles où devraient croupir d’autres criminels qui profitent de leurs vies de palais. Faites pression médiatiquement, publiez sa photo, racontez son histoire à tout le monde, écrivez partout, peut être que le régime reviendra lors de la prochaine audience sur sa détention.

Et que Dieu envoie sa sérénité sur ton cœur Mahienour, dans ta lointaine geôle, et que ta conscience puisse enfin trouver la paix.

 

[1]Damanhûr est le chef-lieu du gouvernorat de Beheira au sud-est d’Alexandrie.

[2]Gardien d’immeuble en Egypte.

[3]Militant cairote incarcéré à plusieurs reprises durant les 3 dernières années.

[4]Terme par lequel on désigne les « citoyens ordinaires » qui soutiennent l’ancien régime.

[5] Sous-entendu que c’est le pouvoir militaire qui dicte les décisions de justice.

[6]Chanson faisant l’éloge de l’armée et soutenant le renversement de Morsi.

Le voile d’ignorance de l’expérience ethnographique

Bronislaw Malinowski

Voilà, simplement, le problème que je me pose. Est-ce que j’accepterais d’être « éthnographié » ? Si quelqu’un qui m’était inconnu, un-e universitaire étranger-e, un-e étudiant-e, entrait en contact avec moi et m’annonçait qu’il ou elle souhaitait mener un entretien avec moi. Il pourrait y avoir beaucoup de raisons ; travailler sur comment on devient thésard ? Sur le rapport au politique des chercheurs en science politique (beau sujet, d’ailleurs) ? Questionner l’identité des cosmopolites ? Etc. Je le vois d’ici, jeune étudiant appliqué, carnet de terrain en main, bien formé aux techniques de l’enquête. Je ne le connais pas. Peut être qu’il est américain mais qu’il a fait l’effort d’apprendre le français ou l’arabe. Il me pose des questions sur mon enfance, sur ma scolarité, mon rapport à mes parents, mes premières expériences politiques, etc. Après l’entretien, il me demande s’il pourra venir voir comment ça se passe le « travail », peut être assister à l’un de mes cours pour voir comme j’instille des valeurs politiques dans mon discours « savant ». Il voudra passer du temps hors travail avec moi, aller boire un coup, rire un peu, faire des confidences. Je serai peut être son allié sur le « terrain ». On deviendra plus ou moins amis. Puis son travail fini, il repart dans son université américaine pour rédiger et passer à autre chose.

Si la situation se présente, est-ce que j’accepterais ? Elle ne se présentera sans doute pas, je ne suis pas si digne d’intérêt. Un premier argument classique que nos enquêté-e-s nous ressortent souvent. « Vous savez, vous feriez mieux de parler à X ou Y, moi je ne sais pas trop ». Si cet étudiant, cette chercheuse, venaient me convaincre de l’importance de ce sujet, est-ce que j’accepterais ? A première réflexion, à mon propre étonnement, il m’a semblé assez évident que je refuserais. Pourquoi ? Je ne savais pas, pour l’instant c’était un impensé. Puis je me suis demandé si mon entourage d’ethnographes patentés le ferait. Je n’étais pas totalement sûr. Pourquoi ?

Pourtant, nous sommes tous bien réflexifs par rapport à notre « rapport au terrain ». Les manuels le rappellent, les profs le professent, etc. Et dans cet aspect, la place des problèmes éthiques de l’ethnographie est tout à fait centrale. L’anonymat, le retour aux enquêté-e-s, parmi d’autres problèmes, sont au cœur, non seulement de questionnements éthiques et déontologiques, mais aussi de dilemmes pratiques dans la quotidienneté de la profession académique. Sauf que, après réflexion, ces problèmes se situent dans notre « champ », bien délimité, où les enquêté-e-s demeurent objets et non pas sujets. Ils ne sont pas sujets car ils sont ontologiquement différents de « nous » ; ontologiquement car, dans le fond, nous ne pouvons pas être « eux », nous ne sommes pas des enquêté-e-s, nous refuserons de l’être.

Je me triture le cerveau et je rouspète. Car ça me déplait, puis je repense à cette histoire de voile d’ignorance. Je la connais de chez Rawls, mais Wikipedia me dit que ça vient d’ailleurs. Pourquoi je crois penser que je refuserais de subir ce que je fais subir à autrui, d’autant plus quand j’en vis, que mes moyens de subsistance sont directement tirés de cette pratique ? J’imagine toute une série de réponse. J’imagine que je serai, avant tout, un enquêté difficile, qui essaie d’orienter tout le temps l’observation ; un interviewé insupportable qui disqualifie les questions ; etc. Je serai cet enquêté sur qui je déteste enquêté. Que je jugerai la problématique mal ficelée, l’objet mal pensé, la démarche incertaine, l’ancrage théorique risible, etc. Allez, va un peu plus loin. Fausse humilité, je dis plus haut que je me trouverais comme un objet indigne (dans le sens de pas suffisamment intéressant) pour la science sociale. Ou plutôt le contraire ? Connaissant la démarche, l’objectivation qui la sous-tend, je me considérerais comme au-dessus. Le seul qui puisse m’objectiver c’est moi même finalement (merci Pierre pour l’auto-analyse, elle est bien bonne celle là). Mais du coup, d’où je tire ce droit à me considérer comme au dessus, mais pourtant mes enquêté-e-s, devraient me supporter ? Parce que je suis « formé », j’ai un savoir-faire, je maitrise des outils, tout ça ? J’ai des doutes sur tout ça.

Tout cela est peut être simplement lié à mon entrée dans la partie « analyse » de mon enquête : relire de vielles notes de terrain, réécouter des entretiens, premières esquisses d’objectivation de trajectoires individuelles, etc. Tout ça dans un beau bureau à quelques minutes du Lac Léman. A écouter des individus me parler de torture, de souvenirs d’enfance, d’expériences courageuses face à la bêtise étatique autoritaire. C’est peut être l’absurdité de tout ça qui me pousse à cogiter. Mais je pense qu’au fond, cette question de voile d’ignorance n’est pas tout à fait idiote. La pratique de l’enquête ethnographique ne peut être éthiquement possible, au fond, que si l’on a comme maxime personnelle que l’on accepterait sans problème de s’y soumettre.

Cognitive dissonance and Egyptian politics

In Egypt, one gets extremely confused on a daily basis, whether you are watching the catastrophically biased news coverage by TV channels, or even if you are discussing the same events with “intellectuals” or with the “Man of the street”. One gets extremely confused by the incredible amount of illogical nonsense people keep saying. By illogical, I do not mean “irrational”, as in a normative judgment, but rather as “not logical”, in the sense that different elements or components of an assertion “do not add up”. We face a constant denial of facts, whether it’s denying violent behavior by Muslim Brotherhood members or supporters, or, more obviously, the full-blown come back of the security apparatus and its brutal practices.

 

Let’s change the context: In 1956, Leon Festinger and his colleagues published a quite interesting study, which went on to become a classic of social psychology. The book, entitled When Prophecy Fails: A Social and Psychological Study of a Modern Group That Predicted the Destruction of the World, tackled an odd phenomenon that Festinger and his colleagues baptized “cognitive dissonance”. This concept describes a situation or a state in which individuals face a dire and brutal contradiction between a set of beliefs and facts. Wikipedia defines it as “the discomfort experienced when simultaneously holding two or more conflicting cognitions: ideas, beliefs, values or emotional reactions.” Festinger and his team went on to try and analyze how people reacted and how they tried to cope when they were in states of “cognitive dissonance”.

 

At first, Festinger was interested in analyzing this phenomenon using a historical investigation. Throughout the centuries, groups of people, cults, predicted the end of the world (millenarists among others). Sometimes, they even predicted when it would end, giving out very precise dates. But then, the world kept on going. How did these people react when the prophecy failed? How did they cope? That was Festinger’s initial interrogation.

 

During his work, he was lucky enough to stumble upon a story in a newspaper where a certain Susan Keech claimed to be in contact with aliens and predicted the imminent end of the world. A cult was quickly created around her and many people were drawn to it. Festinger’s team was then able to infiltrate the cult and observe it from within. On the fatidic day, when the aliens were supposed to come and get the members of the cult in order to save them from the annihilation of mankind, no one came…

 

Now from a strictly “logical” point of view, one would suppose that these people, who were not “mentally deranged”, would reevaluate their behavior in light of this obvious negation of their beliefs. Nevertheless, what Festinger’s team came to witness was quite dazzling. Members of the cult became even more convinced of their “cause” after the prophecy failed. Even more interestingly, some members who had been doubtful about the whole thing became completely convinced and devoted afterwards.

 

These people weren’t “crazy”. A few of them were even highly educated. The research team had to look for answers elsewhere, not in the people’s psyche but rather in their social environment. A few sociological hypotheses (rather than psychological) arose from their observations. Let me suggest two remarks based on the study’s argumentation:

 

1)   Some of the members of the cult had sold all their properties and belongings, left their children and spouses, left their jobs, in order to be “taken away” by aliens. We can imagine that such an action is extremely costly. It is hard to foresee how a person in that context would be able to go back to his normal life afterwards. To put it in simpler words, he had gone too far to be able to come back. This is what we call a “ratchet effect”. Moreover, that person wasn’t alone; other people had done the same, and as Festinger later put it “If more and more people can be persuaded that the system of belief is correct, then clearly it must after all be correct”.

2)   Most of the members moved in with Susan Keech. The community life made it easier on everyone to “believe” by not having to face dissonant point of views. It appeared in the research that the first people to defect, even if they used to be ardent believers in the beginning, were those who were implicated in other social circles (for instance, who didn’t move in with Mrs. Keech, who didn’t leave their jobs, who had a family outside, etc.)

 

This study thus suggested how it became difficult for groups to disengage from actions or ideas that they were entrenched in, and how they seemed to be in a state of denial. It also suggests how dangerous it is to isolate a given group even more or to try to “convince” its members of the inexactitude of their beliefs through violence.

 

That being said, evidently, any resemblance with current Egyptian politics is purely coincidental. Image

Journal de terrain – II – Le peuple veut… quoi déjà ?

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Si la légitimité (« religieuse », « électorale » ou « démocratique ») était le mot-clé, le leitmotiv des Frères musulmans au pouvoir, le « peuple » est sans aucun doute celui de la période actuelle. Évidemment, la rhétorique du peuple n’est en rien nouvelle, surtout en temps de révolution. Il y a trois ans (déjà !), c’était bel et bien le « peuple » qui voulait la chute du régime, ou du moins, c’est ce que scandaient les centaines de milliers de manifestant-e-s égyptien-ne-s. Mais, il semblerait que cette rhétorique se soit aujourd’hui quelque peu durcie, dans un délire on ne peut plus schmittien : le peuple se construit en construisant un ennemi tantôt terroriste, islamiste, tantôt gauchiste athée ou libéral vendu. Wikipedia nous dit : « La démocratie ne saurait être libérale ou liée d’une façon quelconque aux intérêts individuels. Elle devrait être, tout au contraire, antilibérale, reposer sur des prises de décision par plébiscite d’un peuple souverain, entraîné par l’enthousiasme et la force de la nation sûre d’elle-même ».

La Nation sûre d’elle-même, le Peuple… Le Peuple est partout ; c’est le cas de le dire (surtout en Egypte). Il est dans tous les discours, il est Un, il est intelligent, pieux, « centriste » (wassati), conservateur, éveillé, patriote, et bien plus encore. Du moins, quand « il » va dans le sens du locuteur. Celui-ci pourra tout à fait, à l’issue d’un scrutin défavorable, considérer le peuple inculte, inapte à choisir, ayant besoin d’un chef, d’ordre, d’un meneur, d’une morale renouvelée, d’une main de fer. Parfois même, les deux discours seront tenus lors d’une même discussion par une même personne.

***

Sameh Samir, un des plus brillants satiristes égyptiens (actif sur Facebook), a publié sur son Mur la blague suivante : « Les Frères musulmans nous ont laissé tomber à Mohamed Mahmoud ; le peuple nous a laissé tomber dans toutes les autres rues ». La blague mérite d’être explicitée : pour beaucoup de révolutionnaires, les Frères musulmans ont commis une faute impardonnable en ne soutenant pas les affrontements avec la police qui s’étaient déroulés en novembre 2011 dans la rue Mohamed Mahmoud. Pendant les mois suivants, il était habituel d’entendre les révolutionnaires accuser les Frères de les avoir laissé tomber (littéralement, tomber sur le sol, victimes des balles de la police) dans la rue du centre ville. Samir ramène donc ici la même tournure de phrase pour décrire un sentiment qui prévaut depuis quelques semaines, mais surtout avec le referendum qui vient de se dérouler. Le Peuple n’a pas été au rendez-vous, il n’a pas agi comme on s’y attendait. A moins de tomber dans un délire conspirationniste peu crédible, le « peuple », exprimant réellement son point de vue, semble résolument contre-révolutionnaire…

Les militant-e-s semblent avoir du mal à gérer ce problème, et plus on va vers la gauche du spectre politique, plus ce problème semble difficile à résoudre, pour des raisons idéologiques évidentes. Si on a toujours pensé, sans trop le croire, que le peuple était la solution, si nous avons été convaincu un vendredi de janvier 2011 que le peuple l’était vraiment, que peut-on se dire aujourd’hui ? Car il serait idiot, tout bonnement idiot, de croire que le Peuple (tout entier, une bonne partie, la majorité, ce qu’on veut), n’est pas allé voter de plein gré pour la Constitution, et plus ostensiblement, pour Sissi.

Car oui, qui de nous n’a pas un parent proche ou lointain – qui n’a rien d’un client de l’ancien régime – qui ne soit aller donner jovialement son assentiment au projet constitutionnel (d’ailleurs beaucoup de nous avaient aussi des proches pour les Frères musulmans, n’est-ce pas ?). Qui plus est, un certain nombre de militants, que je n’oserai jamais qualifier d’antidémocrates, pas un instant même, ont clairement soutenu le « oui ». Le peuple a donc dit oui (comme dans tous les scrutins de l’histoire contemporaine d’Egypte, d’ailleurs).

Mais que va-t-on faire de ce peuple qui a le mauvais goût de nous déplaire ?

A chaque consultation populaire qui s’est déroulée depuis le 25 janvier 2011, ce problème s’est posé. Un espoir s’est diffusé dans les milieux révolutionnaires quelques heures avant les résultats ; le peuple allait « bien » choisir. Et pourtant, c’était bien souvent la déception. Comme le disait un militant hier, « mon cher peuple, le peuple a dit oui et nous devons respecter sa décision… c’est juste à 100%… mais c’est pour cela qu’il a raison ; c’est ce même peuple qui a élu les Frères musulmans, qui a dit oui à la constitution des Frères… », le commentaire s’allonge et cite tous les faux pas du peuple. Remarquons qu’il est bien étonnant ce peuple, dont on fait partie, mais qui nous est toujours extérieur. Cela me fait penser à « l’individu lambda qu’on rencontre très peu dans la vraie vie ».

Si le problème intervient dans les consultations populaires, peut être que c’est la formule qui pose en elle-même problème. Dans une structure d’État moderne au discours nationaliste nauséabond, est-il tout bonnement possible de militer pour la différence ? Rappelons, avec Schmitt, que la politique c’est l’inimitié et que l’inimitié nait de la différence. Dans cette vision, de la nation forte et sûre d’elle-même, pas de salut donc.

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« Seul l’État moderne – à la fois dans sa forme coloniale et dans sa forme indépendante – a eu les ressources pour mettre en œuvre un projet de domination dont son ancêtre précolonial ne pouvait que rêver : en l’occurrence, mettre au pas des espaces de populations échappant encore à son influence. Ce projet (…) a été poursuivi, certes maladroitement et malgré des contretemps, avec constance au moins tout au long du siècle passé. Les gouvernements, qu’ils soient coloniaux ou indépendants, communistes ou néolibéraux, populistes ou autoritaires, y ont pleinement souscrit. La poursuite tête baissée de cet objectif par des régimes n’ayant sinon rien en commun les uns avec les autres suggère que de tels projets de normalisation administrative, économique et culturelle sont intrinsèquement liés à l’architecture de l’État moderne lui-même » James Scott, Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, 2013, p. 24-25.

***

Journal de terrain – I

Le jeune homme a tous les attributs du “jeune” égyptien “lambda”. Il m’accueille avec un sourire et me donne un coup de main avec mes bagages volumineux. Sachant qu’on est vendredi, je demande, un peu inquiet:

“Tout s’est bien passé aujourd’hui, pas eu de problèmes ?”

Il répond enthousiaste : “Tout va bien ! Les traitres sont restés chez eux”. Je sais donc à quoi je dois m’attendre pendant les 3h de trajet qui séparent l’aéroport du Caire d’Alexandrie. Par la suite, la conversation dévie, sans que je l’oriente, sur Sissi “ce grand monsieur”. Tout va bien, apparemment. Les rues sont devenues sûres. La police fait son travail.

Il dit avoir participé au 25 janvier et pourquoi est-ce que je devrais ne pas le croire ? Il ira voter Oui pour Sissi. Je tente de rectifier “pour la constitution?”. “Oui, oui, pour la constitution de Sissi. J’espère qu’il va se présenter. Nous sommes comme ça en Egypte, on a besoin d’être gouvernés par un Homme, un vrai”.

***

L’ouvrier et jeune père me parlait alors que son fils de 4 ans courait dans tous les sens. J’ai déjà parlé de lui, dans un billet juste après le massacre de Rabaa. Je lui demande ce que pense son frère de la situation, aujourd’hui. Il me répond “Je sais pas s’il est pour les Frères, mais il trouve que la manière dont le sit-in de Rabaa a été rompu était criminelle, mais bon…”

“Mais bon quoi ? Tu trouves que ça n’était pas criminel?”

“Ecoute moi, si tu dis à quelqu’un d’arrêter de faire des bêtises non-stop et qu’il ne veut pas t’écouter…”

“Tu le tues ?”

“Tu lui donnes une leçon qu’il n’oubliera jamais. Les Frères sont mauvais, il faut que tu le comprennes”.

Je souris et lui rappelle quand j’avais passé toute une nuit à discuter avec lui des Frères la veille des élections législatives de décembre 2011. Il allait voter pour eux et ne voulait pas écouter mes arguments critiques.

“Bien sûr j’ai voté pour eux, j’ai essayé. Je n’ai pas le droit de changer d’avis ?”.

Pas mieux.

***

Dans les différentes discussions avec les chauffeurs de taxi, les mots d’ordre nationalistes d’antan sont très présents. De même lors d’un entretien avec un militant alexandrin. Je repense à ce que m’a dit mon ami le jeune chercheur Aly El-Raggal : il existe un amas géant de résidus étatistes et nationalistes dans les représentations collectives. C’est toute une recherche qu’il faudrait mener sur l’émergence et la persistance de modes de subjectivation très particuliers, hérités du nassérisme, transmis par les parents, l’école, les discours officiels. Certes, personne n’y croit comme réalité. Mais l’hypothèse est sans doute qu’on y croit tous un peu comme un idéal difficile à atteindre, mais que si l’éventualité de l’atteindre apparaissait, alors nous la soutenons. Certes, sans une sociologie de la réception ou de la traduction (au sens latourien) de ces discours véhiculés pendant des décennies, on aurait du mal à comprendre l’impact de ces résidus discursifs dans nos mentalités, dans nos dispositions durables, mais l’hypothèse semble tout à fait probable, d’autant plus quand on voit sa stabilité à travers des classes sociales antagonistes et des ancrages géographiques très divers.

***

Comme en août dernier, la déprime est toujours là dans les milieux militants. L’un d’eux m’avoue ce que beaucoup d’autres pensent : nous avons tous rêvés de l’utopie des 18 jours, et sans doute que si l’on continue aujourd’hui, c’est maintenant à l’inverse, en rêvant de retrouver cette utopie, qui sans doute ne reviendra jamais. Je pense directement à la distinction camusienne entre la révolte et la révolution. La révolte permanente contre la révolution.

Avec l’attaque frontale des institutions de l’Etat sur les milieux militants, il est d’ailleurs assez difficile d’être optimiste, même si chez certains, demeure une croyance inexorable, soit dans la bonté innée de l’humanité soit dans la conscience inébranlable du mouvement ouvrier, ça dépend du point de vue.

***

Un jeune chercheur égyptien écrivait il y a quelques jours qu’un régime qui mobilise plus de 150000 militaires (officiers et soldats) pour sécuriser un scrutin, qui annonce que tout débordement sera traité avec la plus grande sévérité, qu’on tirera directement (pour tuer et non pas pour blesser) sur les fauteurs de troubles, qui arrête et incarcère directement tout individu, groupe ou mouvement qui essaie de soutenir le choix du Non pour le referendum, est un régime très étonnant. En effet, avoir la volonté de mettre en place autant de violence, de contrainte et de risque de trouble pour faire passer un document garant des libertés et de la “démocratie” est en quelque sorte ontologiquement contradictoire.

Mais après tout, l’Egypte nous a habitué à cela.

Parution de l’ouvrage collectif “Jeunesses arabes” chez La Découverte

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Dans toutes les bonnes librairies, vous pourrez trouver dès aujourd’hui l’ouvrage collectif “Jeunesses arabes. Du Maroc au Yémen: loisirs, cultures et politiques”, dirigé par Laurent Bonnefoy et Myriam Catusse. L’ouvrage regroupe 38 chapitres portant sur différents aspects des jeunesses arabes, ainsi que d’une introduction fort intéressante de la part des éditeurs de l’ouvrage. François Burgat introduit l’ouvrage avec une courte préface.

Pour ma part, ma contribution est le dernier chapitre, retraçant la trajectoire d’un artiste révolutionnaire alexandrin dans les milieux alternatifs de la “2ème capitale”.

Bonne lecture !

http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Jeunesses_arabes-9782707177155.html

The alternative scene in Alexandria, at its beginning, was more about finding an autonomous space away from the public rather than being with the public. But I guess that, when the Revolution started, and most of the independent artists fully participated, they started to re-think their artistic practices, their commitment as it would be expressed through art.

The first option was to express obvious political messages through different art forms. Singing a song about revolution, painting a scene from the revolution, and so on and so forth. But then, some artists felt this wasn’t the true “meaning” of revolutionary art. Revolutionary art didn’t mean art that has the Revolution as its object, but art which is subverted by Revolution, art forms that are broken, changed, brought to the ground.

The Sawtyat project is, in this respect, a form of revolutionary art. The artist is hanged, the art is freed. People are surrounded by the Sound and are amazed by it while “invisible hands” make inanimate objects come to life.

Art in public, art for the public.